Construction identitaire et attachement chez les enfants adoptés ou nés de PMA.

« Les enfants adoptés c’est toujours compliqué », « la PMA ça n’est pas naturel, si l’on est stérile c’est comme ça, on ne devrait pas forcer les choses », « mais c’est qui tes « vrais » parents ? »
Vous avez certainement déjà entendu ce type de phrases lors d’une discussion évoquant l’adoption, la procréation médicalement assistée, la gestation pour autrui ou encore les familles homoparentales. Peut-être partagez-vous ces avis et connaissez-vous quelques enfants adoptés qui ont eu une adolescence compliquée, qui sont insécures ou qui n’arrivent pas à fonder leur propre famille.
Je ne nie pas que l’adoption ou la PMA, qu’elles soient à destination de parents hétérosexuels ou de parents homosexuels, puissent engendrer un certain nombre de questions, de difficultés et d’insécurité – aussi bien chez les enfants que chez leurs parents. Ce que je dis, ce que j’aimerai montrer avec cet article issu de travaux de recherches récents, c’est qu’il est grand temps de remettre en question ces croyances qui sont plus néfastes qu’utiles, particulièrement lorsqu’elles sont assenées par des thérapeutes se prétendant vouloir aider des familles en difficulté.
Comme dans bien d’autres cas psychologique, les origines des problèmes rencontrés par les familles de ce nouvel ordre prennent souvent racines dans les représentations sociales. Au premier rang desquelles la primauté des liens biologiques. Croyance qui produit un vocabulaire pour le moins insécurisant et discréditant, tel que le qualificatif de « vrais parents » pour désigner les géniteurs/trices, qu’ils soient des parents ayant abandonné leur enfant, des mères porteuses ou des hommes ayant donné leur semence à une banque de sperme. Ces derniers seraient plus « vrais » que les celles et ceux qui changeront les couches pendant des années, donneront le biberon la nuit pendant des mois, cajoleront, joueront et aimeront leur enfant « non biologique » jusqu’à la fin de leurs jours.
Cette primauté des liens de sang est non seulement objectivement ridicule mais surtout extrêmement nocive pour l’image que ces « faux parents » auront d’eux-mêmes, persuadés de n’en faire jamais assez, vivant toujours dans la crainte d’être débusqués ou remplacés par leurs pendants biologiques, perçus comme plus réels. Cette conception biologisante de la parentalité n’est pas sans conséquence non plus sur les enfants, qui recevront leur vie durant des messages négatifs sur leur identité, celle de leurs parents et sur leur famille[1].
Les effets de telles conceptions pourront être profonds et graves, a fortiori s’ils ne sont pas corrigés tôt et durablement. Je l’ai dit, l’une des premières conséquences sera un sentiment douloureux et persistant d’insécurité parentale. Celle-ci pouvant mener, selon les individus, soit à une négation des parents biologiques ou des modes de conception ayant fait appel à des donneurs/donneuses extérieur/es, soit à un rappel constant des origines biologiques de l’enfant, pouvant entraîner le sentiment chez ce/tte dernièr/e d’être rejeté/e par son parent. Cela pourra également entraîner de la rivalité, voire du ressentiment, entre les conjoints, notamment dans le cas d’une PMA où l’un des deux parent aura porté son enfant tandis que l’autre ne l’aura pas conçu avec son matériel biologique, que ce soit parce qu’il est un homme stérile, qu’elle est une femme ou une personne trans ne pouvant concevoir un enfant avec son/sa partenaire.
Nombre de thérapeutes familiaux soulignent l’importance de reconnaître le passé, parfois douloureux et violents, de l’enfant qu’ils ont adopté. Ou encore de ne pas nier les conditions dans lesquelles leur enfant a été conçu, dans le cas d’une PMA. Ainsi est-il nécessaire d’accepter que son enfant désire un jour en savoir plus sur son/sa/ses géniteurs, sans que cela ne remette en question l’amour, l’attachement et la légitimité qu’il ressent à l’égard de ses parents. Tout comme il sera important et salutaire d’accueillir la part d’étrangeté propre à l’enfant, pouvant parfois faire écho à sa famille d’origine ou venir jeter le trouble dans l’équilibre fragile mais confortable du mimétisme filial.
Zoé Rosenfeld et Isabelle Duret remarquent dans leur clinique que « plus les parents sont capables d’envisager conjointement la filiation biologique et adoptive dans une même représentation graphique, plus l’adoption réciproque est accomplie, plus les relations parents-enfants sont bonnes et les conflits négociables »[2]. À l’inverse, plus les parents seront dans le déni de l’existence des géniteur/ices et des origines de leur enfant, plus les relations seront conflictuelles et difficiles.
L’époque de l’adolescence, avec son lot de remise en question, de bousculement des valeurs familiales et de confrontations avec les parents (aussi importants soient-ils pour la construction identitaire de l’adolescent/e) sera souvent l’occasion de disputes violentes pouvant causer des ruptures. Elle verra également parfois, si les choses n’ont pas été réglées avant, émerger des conflits de loyauté (Bydlowski, 2000) pour l’enfant en train de se construire comme adulte. En effet, en venant au monde l’enfant contracte une dette vis-à-vis de ses parents qui lui ont donné la vie. Celle-ci donnant au fur et à mesure qu’il/elle grandit un sentiment de loyauté à l’égard de sa famille, le/a poussant à l’exprimer en perpétuant les traditions familiales et ses valeurs et en chérissant ses parents[3]. Dans le cas d’une double filiation, biologique et affective/adoptive, si le rapport avec la famille d’origine est empreint de secret, de douleur et d’insécurité, l’enfant se sentira en conflit de loyauté, ne sachant plus s’il/elle doit être loyal/e avec celle qui l’a engendré, au risque de blesser sa famille adoptive ou déloyal/e avec celle-ci, au risque de renier une part de lui/d’elle (Boszormenyi-Nagy, 1973).
Pour éviter un tel risque la meilleure approche est d’honorer l’ensemble des parents pour ce qu’ils apportent à l’enfant, que ce soit au quotidien dans leur amour et leur soutien ou que ce fut uniquement en tant que matériel biologique. Ainsi, parents adoptifs et parents biologiques, géniteur et génitrices, pères et mères officiel/les ou non, tous et toutes sont pris/es dans un réseau de dettes réciproques, d’amour, de liens, de mérites et de respect qui peuvent être travaillés en thérapie familiale et intégrés par l’enfant à son rythme et selon ses besoins. Dès lors la gratitude des géniteurs/trices à l’égard des parents adoptants qui prennent soin de l’enfant qu’ils ont mis au monde pourra être exprimée et entendue, tout comme celle de ces derniers à l’égard des parents biologiques qui ont mis au monde l’enfant qui comble leur famille (je fais ici référence à un travail de constellation familiale bien sûr, qui ne ferait pas réellement se rencontrer les différent/es protagonistes du groupe familial).
Dans ce cadre, l’enfant pourra, sans craindre d’être déloyal/e, honorer et chérir chacun/e des hommes et des femmes qui lui ont permis de voir le jour puis de grandir. L’ensemble de ses origines pouvant être reconnues sans entrer en concurrence les unes avec les autres.
On le sait grâce aux travaux des psychogénéalogistes, les parents qui donnent la vie transmettent avec leurs gènes d’autres informations, porteuses de leur histoire et de celle de leurs ascendant/es. Mais ces transmissions, qui font se relier entre eux les prénoms, les dates de naissance ou de mort, voire les goûts et les professions, n’ont pas besoin des liens du sang pour passer d’inconscient à inconscient[4]. Le partage des rites et des mythes familiaux va inscrire l’enfant dans sa filiation créer cet attachement, cette loyauté au clan quasi indéfectible.
D’un point de vue transgénérationnel, si l’on sait que les traumas passés peuvent se propager par la génétique, l’on sait aussi combien le passage se fait aussi sur d’autres plans (le quantique, dirait psychanalyste transgénérationnel Bruno Clavier qui souligne que les transmissions psychogénéalogiques se font tout aussi bien chez les enfants adoptés que chez les enfants de sang). Il n’y a qu’à voir combien sont fréquents les enfants qui ressemblent physiquement et/ou psychologiquement comme deux gouttes d’eau à leurs parents alors qu’ils/elles ne partagent pas une goutte… de sang avec eux/elles !
· [1] ROSENFELD Zoé, BURTON Julie, de COSTER Lotta et DURET Isabelle, « Adoption et construction identitaire » in Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseaux, 2006/2 n°37, p. 157-171.
[2] DURET Isabelle et ROSENFELD Zoé, « La maternalité adoptive en question « Maman, je t’ai eue dans mon ventre ! » », in Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseaux, 2012/2, n°49, p. 57-70.
[3]CANREIRON Claudio, « Quelle approche adopter pour quelle adoption ? », in Thérapie familiale, 2007/3, vol. 28, p. 291-303.
[4] DURET Isabelle et ROSENFELD Zoé, « La maternalité adoptive en question… Ibid.

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