C’est ainsi que je réapparais

C’est ainsi que je réapparais (titre inspiré de la bd “C’est comme ça que je disparais” que Mirion Malle a consacrée à la question des effets des violences sexuelles sur la santé mentale.
Revivre, renaître, renouer avec la vie. Sortir de l’état traumatique, guérir les blessures psychiques laissées par les violences sexuelles, redevenir vivante et ne plus être seulement une survivante. Parce que c’est ça ce que ça fait un viol, c’est ce que nous font les abus et les violences sexuelles (que subissent la plupart des femmes sous une forme ou sous une autre) : nous disparaissons.
C’est une disparition progressive, insidieuse, discrète. Qui peut passer inaperçu, même aux yeux de l’intéressée. Nous cessons progressivement de sortir, la peur guide notre vie, la joie s’émousse, le désir, le plaisir, jusqu’à l’envie de vivre disparaissent parfois. Pourtant nous continuons de travailler, de prendre soin de nos enfants, de dire « bonjour, oui ça va et toi », nous continuons à fonctionner mais à l’intérieur c’est tout mort. Nous ne sommes pas vivantes mais survivantes.
Oui il y a bien des coups de blues parfois (que nous jugeons excessifs), des crises parfois (jusqu’à la panique), des blocages (sexuels, souvent). Mais bon ça roule, on peut bien vivre en étant morte.
Mais finalement, au bout d’un temps, ça s’aggrave, ça s’accumule, ça bloque : on n’y arrive plus. On n’arrive plus à faire semblant, le sexe devient insupportable, on se glace, on se fige, on crie. A l’occasion d’une odeur, d’un souvenir, d’une rencontre. Et tous ces souvenirs qu’on avait si puissamment enfouis, qu’on croyait morts et enterrés, n’agissant plus sur nous (d’ailleurs ils n’ont jamais agi sur nous, peuh !… mouais, mon cul !) nous reviennent en pleine gueule.
Et c’est déjà énorme, c’est déjà que le processus de guérison, de revitalisation est à l’œuvre. Et bien souvent on s’aperçoit que revisiter ces douleurs, ces traumas, ce passé qu’on a tant cherché à faire taire, eh bien c’est beaucoup moins effrayant que ce qu’on pensait. Que ces souvenirs nous font beaucoup finalement moins chier une fois qu’on s’y est confronté plutôt que toutes ces années où on a essayé de les ignorer.
Parce qu’en fait rester dans le déni, dans l’évitement, c’est rester dans le trauma. Ce sont des mécanismes de défense qui nous protègent sur le moment de l’effroi, de l’horreur de l’abus, mais ce sont des mécanismes qui nous enferment, qui nous tuent à petit feu lorsqu’ils deviennent un état chronique. Lorsque nous activons des mécanismes comme la dissociation, l’évitement psychique, pour nous protéger des souvenirs traumatiques nous leur accordons toute la puissance, toute la charge et toute la violence émotionnelle de l’abus en lui-même ; alors que c’est du passé. Au lieu de le traiter comme un souvenir parmi les autres, aussi atroce soit-il, mais un souvenir passé, qui n’est plus, nous faisons vivre à notre corps et à notre cerveau un état d’alerte et de défense permanent. Et c’est épuisant. Et ça nous empêche de vivre de manière libre et épanouissante.
Bien sûr nous ne faisons pas ça de manière consciente ni choisie. C’est la peur de revivre de telles violences, c’est pour ne pas oublier cette partie de nous qui a été blessée, c’est pour tenter de se guérir que l’on fait tout ça. Et bien souvent on doit en passer par là avant d’avancer, avant de guérir. Et ça peut prendre des mois, des années. Voire des décennies.
Mais un jour vient le moment où l’on est prête à avancer. On est prête à regarder l’horreur en face, à mettre les mots « viol », « abus », « victime », « agresseur », « trauma ». À accéder au passé, à revisiter ces souvenirs, à baisser la garde. Et finalement ça fait moins peur qu’on le pensait.
Le truc souvent c’est que quand on se met à travailler sur ce type de souvenirs on commence à aller moins bien. Ce qui fonctionnait, tout ce qu’on contrôlait commence à se casser la figure, on ne tient plus trop debout et on se met à douter. À regretter de s’être lancée là-dedans alors que ça n’allait pas si mal. Mais il faut tenir bon, il faut traverser ce tunnel, c’est de cette perte de contrôle, c’est dans les cendres de la survie que rejaillira la vie, la joie, la libération.
Et ça vaut le coup !
Croyez-moi.

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