De la pénurie à l’abondance d’amour (sur les relations plurielles #2)

@Sally Hewett

Une des peurs – et source de souffrance – dans les relations amoureuses, qu’elles soient monogames ou plurielles, concerne la question de la quantité d’amour disponible. Il est fréquent de penser que les sentiments diminueraient à mesure qu’ils seraient partagés et qu’il y aurait un effet de vase communicant : plus j’aime Tom et moins je serai en capacité d’aimer Poly. De la même manière, on suppose, ou craint, que plus Daniel me désire et moins il a de désir pour ses autres partenaires. Cette croyance est un frein énorme à l’ouverture d’une relation : et c’est bien compréhensible ! Qui a envie de voir l’attention amoureuse et sexuelle de votre partenaire diminuer s’iel fréquente d’autres personnes ?

Mais qu’en est-il vraiment ? 

Si la théorie des « vases communicants » repose essentiellement sur de fausses croyances, liées aux normes de l’amour monogame (on ne dit pas de l’amitié, ni de l’amour filial, qu’elle perdrait en qualité ni en quantité à mesure qu’elle serait partagée, par exemple), il y a néanmoins certaines réalités matérielles qu’il serait malhonnête de nier. Dans le monde idéal vanté par les adeptes des relations plurielles, l’amour ne devrait pas être une quantité limitée, mais cet idéal se heurte parfois à la réalité des corps, du temps, de l’espace, des conditions matérielles, de la libido etc. 

En effet, vous avez peut-être déjà eu la sensation que votre amoureux.se n’était plus disponible pour vous, que ça soit sentimentalement ou sexuellement, parce qu’iel avait le béguin pour quelqu’un.e d’autre. Peut-être même avez vous connu , dans l’enfance, les affres de l’abandon, à la naissance d’un petit frère ou d’une petite soeur. Ou bien lorsque l’une de vos figures d’attachement principal (parents ou autre éducateur.ices) s’est passionnée pour une activité en dehors de la maison ou s’est mise tout à coup à fréquenter de nouvelles personnes. 

En effet, les réalités matérielles de notre monde, de nos corps et de notre disponibilité psychique et émotionnelle ont des limites : si j’ai passé la nuit à faire l’amour avec un.e amant.e il se pourrait bien que le seul désir que j’ai pour les prochaines 24h soit de dormir seul.e sous ma couette, alors que mon autre amant.e attendrait un moment intime avec moi. De la même manière, si j’ai dépensé la moitié de ma paye pour partir en vacances avec Linda, il me faudra sans doute attendre le mois prochain, voire l’année prochaine, pour faire un voyage avec Paul. Mais tout cela ne me paraît pas ingérable si la communication, la transparence et la compréhension dominent le réseau de vos liens amoureux et sexuels. 

Mais, cela peut-être quand même inquiétant, voire fort désagréable, de sentir que l’on passe après…

Alors comment ne pas paniquer et partir en courant lorsque votre partenaire s’apprête à sortir avec sa nouvelle date ? Tout d’abord, je vous encouragerai à ne pas fuir les émotions, aussi désagréables soient-elles, qui se présentent à vous et à les identifier : quel scénario catastrophe se présente à votre esprit ? Quelles sont les craintes, les peurs, les blessures qui se réveillent lorsque vous pensez à la situation ? Que craignez-vous réellement ? Que l’être que vous aimez ne vous aime plus ? Ne vous désire plus ? Que vous perdiez la singularité de votre lien ? Avez-vous peur d’être jugé.e ou comparé.e ? S’agit-il plus de sentiments ou plus de désir ? De disponibilité ou d’envies ? Redoutez-vous la solitude ou l’abandon ? 

Une fois que vous aurez identifié ce qui provoque le malaise chez vous, vous pourrez réfléchir à ce que vous faites de cette information : Avez-vous envie de poser des limites ou des conditions ? Auriez-vous besoin d’organiser une soirée entre ami.es pendant le temps où votre partenaire sera en compagnie de quelqu’un.e d’autre que vous ? Aimeriez-vous un câlin ou un moment de qualité lorsqu’iel rentrera à la maison ? Ou avant qu’iel ne parte ? Y a-t-il des informations que vous aimeriez avoir, ou ne pas avoir, sur l’autre personne ? 

Accepter la violence de vos sentiments ne fera pas de vous un monstre, bien au contraire. Cela vous permettra généralement d’agir et de communiquer plus calmement que si vous êtes dans la négation de votre ressenti. Rappelez-vous que vous avez le droit de tout ressentir : jalousie, colère, insécurité, abandon, fureur, tristesse, envies destructrices, volontés de contrôles etc. Mais qu’il vous appartient, ensuite, une fois que vous avez identifié et accueilli ces émotions, de les prendre en charge et de les gérer pour ne pas exercer de violence ni de coercition sur les autres qui vous entourent. 

Et dites-vous également que les envies de poser des limites et d’imposer du contrôle sur une situation qui vous dépasse est une réaction très répandue et très compréhensible, mais vous vous apercevrez bien souvent que le simple fait de le verbaliser et de se sentir entendu.e suffit généralement à vous rassurer. Le contrôle est un mécanisme de réassurance efficace à court terme, mais le lâcher prise a des effets bien plus profonds et à long terme. 

Il se peut que, dans la situation actuelle, le lâcher prise vous apparaisse un objectif inatteignable, voire complètement illusoire. Mais faites moi confiance, faites l’expérience de vivre, ou du moins d’essayer de vivre, sans chercher à posséder les gens que vous aimez : vous vous apercevrez rapidement que non seulement vous aller très bien y arriver, mais que cela vous donne beaucoup plus de confiance en vous et qu’iels auront encore plus envie de vous voir, de vous aimer et de faire du sexe avec vous. 

Vous serez peut-être aussi surpris.e et émerveillé.e que moi en constant que c’est en acceptant de renoncer à quelque chose de très précieux, en desserrant l’étreinte de vos poings fermés et la tension de vos bras, en abandonnant les attentes et les règles, que quelque chose d’inattendu et de beau peut surgir. Je ne garanti pas ce qui va survenir mais il est fort probable que cela vous rende beaucoup plus disponible et désirable, non seulement aux yeux de votre partenaire, mais aux yeux du reste du monde, aux énergies de l’Univers. 

Mais pour faire ce saut dans le vide de votre existence – et y survivre -, vous devez accepter de faire quelque chose de fondamental : regarder en face vos blessures et vos peurs, sans les nier, et prendre soin vous-même. C’est dans l’espace ouvert par cette plongée que vous découvrirez ce qu’il y a de plus précieux pour le reste de votre vie : une réserve inépuisable d’amour, d’attention, de bienveillance et d’accueil pour vos propres désirs, vos propres envies et vos propres besoins. 

N’est-ce pas la leçon la plus sécurisante du monde, que celle qui consiste à prendre conscience que la personne la mieux placée pour prendre soin de vous loge, en permanence et pour toujours, à l’intérieur de vous ? 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *